Nous les avions invités pour fêter les dix ans du Nova, alors qu’ils venaient de terminer "La Blessure". Nos vingt ans ont passés et les voilà poursuivant toujours leur chemin de cinéastes témoins et résistants, enflammés d’une colère tenace et délicate. Un chemin pavé de rigueur, de moral et d’éthique qui les conduit, presque naturellement, à Calais, pendant l’hiver 2016, avant que l’État français n’organise la déconstruction de la Jungle. Dans le calme de gestes longuement filmés, un thé qu’on prépare, un feu qu’on attise, la caméra immobile partage un peu de chaleur et se mêle silencieusement aux groupes. Les longues séquences se déploient, le temps est celui de la rencontre, avant que ne se livrent arrachés à la nuit de l’oubli et de la mort, des fragments de récits. Tous ensemble, ils composent peu-à-peu le portrait d’un Enfer que Dante avait bien pressenti sur Terre, et dont ces hommes et ces femmes reviennent, parfois habités par le Diable, parfois assoiffés de vie comme Almaz, la belle Érythréenne au rire un peu fêlé. Alors les chemins boueux, les baraques en tôles et les petites boutiques de la Jungle semble un Purgatoire dangereux mais réconfortant, avec ses joies brèves et ses amitiés chaleureuses. Et c’est ici que se devine au loin derrière les flics et les grillages, le Paradis tant désiré, l’autre côté de la mer. Telle une fresque épique, "L’Héroïque lande" est un récit aux mille voix d’un voyage entre la vie et la mort, la geste des héros d’aujourd’hui. Sauf que malgré ses malheurs, Dante était conduit au Paradis par Béatrice. De ce paradis tant désiré et enfin rejoint, au téléphone, Zeid dira, "Fuck England, Baba. I miss the jungle".
En partenariat avec BOZAR et le Cinéclub de l’INSAS