Systématiquement, j’ai interrogé les deux gamins en disant : "Ou bien, ou bien." Au bout de trois émissions, ils avaient des tactiques ; la petite fille : je ne sais pas, et le petit garçon : un peu des deux. On les mettait dans une situation où chacun était obligé de faire un choix pour qu’on puisse voir son invention, sa capacité de décision, sans réfléchir trop longtemps. La télévision le permet, le cinéma devrait pouvoir en tirer profit : se vivre et se voir à la télévision, puis au cinéma on peut faire des histoires.
Au lieu de dire "les êtres humains", j’ai dit : "les monstres". Si j’avais dit : "les êtres humains", on n’y aurait pas fait attention. Ce sont de gentils monstres... oui, ils sont un peu monstrueux...
La fable, c’est du documentaire. La Fontaine est un grand documentariste.
La vérité sort de la bouche des enfants", ce n’est pas moi qui l’ai inventé. Donc le mot "vérité" vient de là. Disons que la vérité passe, qu’elle sort... Mais dans quel sens va-t-elle ?
Il y avait la logique aussi du livre dont on s’est inspiré : Le Tour de France par deux enfants, qui est un fourre-tout très organisé, avec des gens qui passaient d’un endroit à un autre, et qui rencontraient des problèmes du moment... C’est pour ça que le livre a eu un tel succès à l’époque. Il a été ressenti probablement comme une série de télévision. C’est un livre à images, qui a une structure romanesque, tout en étant très libre. L’autre logique était celle de la journée... La journée d’un travailleur, donc la journée d’un écolier, puisque le travail enfantin dans les pays occidentaux, c’est l’école. On commence la nuit, mais la nuit, c’est juste avant que le jour se lève, et on avance au rythme du programme des deux enfants, jusqu’à la tombée du jour...
Lorsque la série avait été commandée par Marcel Jullian, il avait été entendu qu’on essaierait de faire à la fois du roman et de la peinture, ce que je crois peuvent faire aujourd’hui les enchaînements d’images... Cézanne avec les moyens de Malraux... Ou bien de la philosophie sous forme de musique de chambre...
[extraits de « Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard », Editions de l’Etoile/Cahiers du Cinéma, Paris, 1985]
Si elles devaient un jour passer à l’antenne, ces douze émissions agiraient comme une dépression, comme un trou d’air, et auraient le redoutable pouvoir de faire le vide, ce vide qui est la chose dont visiblement les servants de la télévision ont le plus horreur, eux dont la principale obsession semble être de meubler le temps, d’occuper l’image, de mimer la vitesse et la variété.
[Alain Bergala, "Enfants : ralentir", Cahiers du cinéma, juin 1979]